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Le journalisme de solutions : réconcilier les lecteurs avec l’actualité est une urgence !

24/06/2019 - A la une

Le journalisme de solutions est devenu une nécessité démocratique et économique pour renouer le lien avec les lecteurs. Ce n’est pas une édulcoration du monde, encore moins le « journal des bonnes nouvelles ».

Le journalisme de solutions, autrement appelé constructif ou d’impact, est l’une des réponses nécessaires de la profession. Celle-ci fait face à un danger particulièrement inquiétant : le désintérêt croissant vis à vis de l’actualité.

Le Reuters Institute, dans son étude annuelle de 2019 (étude pdf), a interrogé pas moins de 75.000 personnes dans 38 pays. 32% d’entre elles, évitent régulièrement ou parfois les actualités, un chiffre en augmentation de trois points depuis deux ans.

Les deux premières raisons invoquées sont l’impact négatif sur leur humeur (58%), et le sentiment d’impuissance qu’ils éprouvent (40%).

La troisième raison (3’%) est liée au manque de confiance en l’information véhiculée par les médias.

Cette désaffection touche d’ailleurs particulièrement les jeunes de 18 à 25 ans qui en 20 ans n’ont cessé de perdre en intérêt vis à vis de l’actualité (13 points d’écart par rapport à 1999).

INDIGESTION DE FAIT DIVERS : LE PUBLIC SATURE !

Les médias français et notamment la télévision, sont précisément des spécialistes de l’information « négative » et en particulier du fait divers bien sordide. Selon le baromètre de l’INA, le nombre de sujets consacrés aux faits divers dans les JT du soir sur les chaînes historiques entre 2003 et 2012 avait augmenté de 73 %.

L’étude dénombre 2 062 sujets de faits divers contre 1191 en 2003. « Alors qu’il représentaient 3,6% de l’offre globale d’information il y a dix ans, les faits divers en constituent désormais 6,1% »

Les faits divers dans les JT entre 2003 et 2012 - INA

La description quotidienne déprimante de la pauvreté, la violence, la destruction lente de notre planète est devenue une source de souffrance qu’une part croissante de la population ne souhaite plus s’infliger.

Ce sentiment d’impuissance face aux malheurs du monde nous est devenu insupportable. On peut même se demander pourquoi nous l’avons accepté si longtemps. Peut-être parce qu’observer le malheur d’autrui nous rassurait sur notre propre condition ?

Pourquoi les médias fabriquent-ils une représentation du monde particulièrement noire ?

D’abord, parce que c’est ce qu’on enseigne en école de journalisme. On ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure. Il faut une problématique diraient les profs de philo.

Ensuite, il faut bien reconnaître que le drame, la catastrophe, le fait divers ont plutôt bien fonctionné jusque-là en termes d’audience et de vente. D’ailleurs, en cas d’évènements hors-normes, cela continue de mobiliser les foules, comme en témoignent les audiences prodigieuses lors des attentats à Paris ou le bouleversant épisode « Charlie Hebdo ».

Reste néanmoins qu’au quotidien, de plus en plus de lecteurs évitent l’information déprimante, dans un phénomène de repli protecteur. Evitement qui se double d’un phénomène d’accoutumance : il faut augmenter la dose de sordide, pour produire un effet, une sensibilité.

REJET DU 4E POUVOIR, SUSPECT, VOIRE COUPABLE

Baromètre Edelman 2019

S’ajoute à ce problème grave pour la démocratie et la cohésion sociale, celui du discrédit qui frappe les médias et journalistes. Selon le baromètre Edelman 2019,

  • 66% des personnes interrogées estiment que les médias cherchent surtout à faire de l’audience,
  • 65% pensent que les médias sacrifient volontiers les faits pour décrocher un scoop,
  • 59% estiment que les médias sont partisans et soutiennent une idéologie plus qu’ils informent.

Sans même parler de crédibilité, beaucoup reprochent aux journalistes et aux médias (surtout télévisés), leur éloignement vis à vis de la société et des « gens normaux ».

En témoigne notamment leur incompréhension vis à vis du mouvement des gilets jaunes et leur incapacité à le voir venir. Mais ce sont surtout les présentateurs, éditorialistes et commentateurs télé, les plus exposés, qui sont concernés.

On voit aussi régulièrement ce décalage avec l’évolution de la société s’agissant du  traitement misogyne de certains sujets. Ici, les footballeuses vues par le JT de Jean-Pierre Pernaud :

UNE INFORMATION ENCORE TROP DESCENDANTE

De fait, la culture de l’information très verticale des journalistes empêche la création de ce lien avec le public par l’échange et la discussion, comme je l’explique longuement dans cet article.

Voilà ce que beaucoup de journaux et journalistes n’ont pas compris – ou ne veulent pas comprendre – la qualité de l’information ne suffira pas à les sauver. Sans même parler du fait que ce terme de « qualité » est totalement piégé, car très subjectif. En réalité « qualité » désigne le plus souvent les préférences personnelles de celui qui produit l’information, comme le « bon goût » ou « la bonne culture ».

La qualité de l’information – pour ses différents publics – est évidemment un pré-requis, mais ce qui a autant de valeur sinon plus aux yeux du public, c’est le lien de confiance de celui qui parle.

L’information – elle – pour la plupart des gens est gratuite, via la télévision, la radio et encore beaucoup de contenus web (voir l’infographie ci-dessous). Pourquoi faudrait-il la payer ?

Si l’on excepte les contenus gratuits du service public, cette information financée par la publicité est la plupart du temps moins profonde, car plus rapidement produite pour des raisons évidentes de rentabilité.

Compliqué de financer des enquêtes longues ou des dossiers complexes quand les critères quantitatifs (visites, visiteurs, pages vues) restent dominants sur le marché publicitaire. A moins d’user du sponsoring ou pire du native advertising, et là se posent des questions d’indépendance de l’information.

Mais qui en a conscience à part les plus instruits ? On assiste ainsi depuis quelques années à une aggravation des inégalités socio-culturelles qui résulte du modèle payant ou semi-payant, désormais largement dominant (+de 95% de la presse en ligne en France).

Le Monde, Médiapart, La Croix, Les Jours, Télérama etc. pour les plus instruits prêts à mettre main à la poche. Et pour tous les autres les JT superficiels, les dépêches AFP à peine rééditées, les articles destinés à faire de l’audience donc polémiques, émotionnels, exagérés. Sans même parler des sites de « réinformation » mensongers et manipulateurs.

LE JOURNALISME DE SOLUTIONS, UNE DES SOLUTIONS AU PROBLÈME

Cette manière de pratiquer le métier permet déjà de réintéresser le public à l’actualité, qui reste quand même le problème le plus grave. Ce, en proposant une vision plus équilibrée et moins négative de l’actualité.

Non, ce n’est pas le « journal des bonnes nouvelles » ! Ce n’est pas non plus une édulcoration factice de l’existence. Il ne s’agit résolument pas de gommer les difficultés du monde, mais d’une part de les remettre en contexte (la faim et la malnutrition, toujours insupportables, ont néanmoins diminué fortement ces 30 dernières années dans le monde, même si l’on assiste à un recul récent et inquiétant).

D’autre part, au delà de la présentation des problèmes, il n’est pas inutile d’essayer d’y trouver des réponses, à travers l’analyse de ce qui fonctionne. Ou via l’examen de ce qu’on a testé et qui n’a pas été un franc succès, mais qu’il faudrait repenser et améliorer. Ou encore, de ce qu’on est en train d’essayer, sans être encore sûrs du résultat.

Pas de solutionisme facile, ni de positivisme béat.

Les médias ne peuvent plus se contenter de rapporter les problèmes, sans aller plus loin, soit pour les expliquer, soit pour tâcher de comprendre comment les résoudre.

LES EFFETS POSITIFS AVERÉS DU JOURNALISME DE SOLUTIONS

Selon une étude du Solutions Journalism Network et l’Engaging News Project menée auprès de 755 Américains adultes, le journalisme orienté vers la solution est prometteur sur au moins trois dimensions :

  • Le lecteur a davantage le sentiment d’être bien informé
  • La confiance se renforce entre le lectorat et les organes de presse
  • L’engagement des lecteurs augmente : nombre de partages sociaux, du nombre de lectures sur le site, du même auteur, sur le même sujet…

Cette satisfaction à l’égard des contenus produits et ce regain d’engagement sont devenus d’autant plus nécessaires, car il importe désormais de générer des abonnements. Sur le plan économique, le journalisme constructif s’impose !

Et ça marche, comme en atteste l’exemple de Nice Matin !

LE MENSONGE DE LA NEUTRALITÉ NE CONVAINC PLUS  GRAND MONDE

C’est aussi une façon de repenser le rôle des journalistes dans la cité. Ceux-ci ne peuvent plus se contenter d’adopter une posture transcendante – extérieure et supérieure – d’observateurs neutres, de relais agnostiques de l’information, quelle qu’elle soit.

Cette neutralité est une imposture intellectuelle qui ne résiste pas à la réalité et le public s’en rend compte de plus en plus. La hiérarchie de sujets choisis, les angles, la place laissée à telle ou telle personnalité trahissent nos convictions profondes.

Je suis un matérialiste rationaliste de type kanto-cartésien. Mon traitement d’une pratique ésotérique comme le spiritisme sera sans doute beaucoup plus critique – même de manière inconsciente – que pour un adepte des « sciences parallèles ».

Ce n’est pas grave, tant que le lecteur sait « d’où je parle » et qu’il reconnaît ma sincérité et mon honnêteté intellectuelle. Celle qui me conduit à me méfier de mes convictions et de mes biais, comme dirait Gérald Bronner.

Ou celle qui me fait admettre que, entre matérialisme et idéalisme, il n’y a pas de position plus vraie l’une que l’autre sur le plan philosophique, car aucune n’est démontrable. C’est ce qui me faisait écrire que « croire ou ne pas croire, la raison n’a rien à voir à l’affaire », déclenchant les foudres d’une meute de militants laïcistes.

Les lecteurs-auditeurs-téléspectateurs ont bien saisi que cette neutralité était biaisée. Ils le constatent chaque jour dans nos partis-pris, nos choix de traitement, nos positions.

Cette imposture d’objectivité ne résiste pas aux faits. On n’échappe pas à ce que l’on est, à notre culture, notre éducation, nos valeurs.

Dans le débat Keller-Greenwald, j’ai tranché depuis longtemps. Mieux vaut assumer sa subjectivité, dire d’où l’on parle, avec honnêteté et mesure.

En revanche, le journalisme n’est pas non plus le militantisme, il ne s’agit de révéler la vérité à la masse ignorante. Mais de donner quelquefois des points de vue argumentés et ouverts à la discussion.

Le journalisme de solutions propose d’aller au delà du problème pour envisager une manière de le résoudre. Il n’y a souvent pas de réponse définitive et parfaite, mais cette démarche constructive redonne du sens au lecteur. Même si une tentative a échoué, l’idée est d’en tirer quelque chose, de bâtir une expérience pour s’améliorer et réussir la prochaine fois.

UNE DÉMARCHE, PAS UNE RUBRIQUE

Pour avoir une chance de modifier la perception des lecteurs vis-à-vis d’un media, il ne suffit pas de créer une rubrique, ni un format « cautions ». Il faut changer globalement la manière d’appréhender les sujets – quand c’est possible.

Il est évidemment malvenu de développer un angle positif dans le chaud d’un drame ou d’une catastrophe. Mais une fois l’émotion retombée, on est en droit de s’interroger sur le « plus jamais cela ».

Les ravages de l'ouragan Andrew 1993 - ©Miami Herald

Les ravages de l’ouragan Andrew 1993 – ©Miami Herald

Par exemple, après l’ouragan Andrew en Floride en 1993, Steve Doig avait découvert que des quartiers entiers avaient mal construits, par corruption, pour détourner l’argent de la fabrication et des matériaux. On pourrait aussi se demander quelles mesures il est possible de mettre en place pour mieux prévenir cette corruption dans le secteur du bâtiment ? Et s’appuyer sur des exemples qui fonctionnent.

Cet esprit constructif s’apprend, se travaille et se développe. C’est pourquoi à l’ESJ PRO, nous avons choisi de développer des formations spécifiques sur ce sujet, en partenariat avec Reporters d’Espoir. Cette association de référence qui a fêté récemment ses 15 ans d’existence, a démontré, via les nombreuses études d’impact qu’elle réalise, l’efficacité et l’intérêt du journalisme de solutions.

Reporters d’Espoir recense aussi le travail des associations qui cherchent à résoudre les différents problèmes sociétaux, ce qui peut aider les journalistes à trouver les sources pour bâtir ces angles constructifs.

Les journalistes n’ont pas attendu mon article ni le rapport Reuters pour orienter leur ligne éditoriale de manière constructive. A l’image de ce très beau et nouveau magazine montpelliérain qui traite des solutions et initiatives écologiques de la région occitane (ci-contre).

Ou encore cet article sur le harcèlement scolaire, qui s’appuie sur le travail des associations comme Chagrin scolaire.

Nous, nous proposons aux journalistes et producteurs des sessions d’un ou deux jours pour les faire travailler sur ces techniques journalistiques, qui nous semblent incontournables. Après, il faudra souvent repenser les lignes éditoriales pour les rééquilibrer et dégager du temps pour fabriquer ce angles plus exigeants…

Le journalisme de solutions, constructif ou d’impact – peu importe comme on le nomme – ne sauvera pas à lui seul la presse et les médias. Mais c’est un bon début pour renforcer les liens avec le lecteur et doper son engagement. Condition à l’éventuelle monétisation par abonnement ou via le modèle d’audience.

Cyrille Frank

Directeur de l’ESJ-Pro Media Paris

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